Quand on pense à la pollution industrielle au Canada, les sables bitumineux de l'Alberta viennent immédiatement à l'esprit. La réalité des données fédérales raconte une autre histoire. Selon l'Inventaire national des rejets de polluants (INRP), l'installation qui a déclaré le plus grand volume de rejets entre 2012 et 2024 n'est ni en Alberta, ni dans le secteur pétrolier. C'est une aluminerie de Sept-Îles, au Québec.
L'Aluminerie Alouette, située à Sept-Îles sur la Côte-Nord, trône au sommet du classement avec 1 364 031 tonnes de rejets cumulés entre 2012 et 2024. L'essentiel de ce volume provient du monoxyde de carbone (CO) : 1,17 million de tonnes, soit 86 % du total de l'installation. Le secteur de l'aluminium représente à lui seul 45 % de tous les rejets de CO déclarés à l'INRP au pays.
Le CO est un polluant atmosphérique réglementé, mais il se distingue du SO2 ou des métaux lourds. Il résulte de la combustion incomplète des anodes de carbone utilisées dans l'électrolyse. Son effet sur la santé dépend fortement de la concentration locale et de la dispersion. Comparer directement les tonnes de CO d'une aluminerie aux tonnes de SO2 d'une fonderie de nickel serait trompeur. Cela dit, le volume reste considérable et le fait demeure : l'installation qui déclare le plus au pays est québécoise.
Le Québec, souvent associé à l'hydroélectricité propre, abrite en réalité plusieurs des plus grandes installations déclarantes du pays. Cinq alumineries québécoises figurent dans le top 15 : Alouette (1 364 kt), Usine Alma (896 kt), Aluminerie Bécancour (682 kt), Usine Arvida (556 kt) et Aluminerie Baie-Comeau (550 kt). Au total, le Québec cumule 10,9 millions de tonnes de rejets entre 2012 et 2024, pour seulement 960 installations déclarantes. L'intensité par installation est la plus élevée au pays.
Syncrude Canada (Fort McMurray) et Suncor Energy Oil Sands arrivent aux deuxième et troisième rangs avec respectivement 1 138 956 et 1 125 830 tonnes cumulées. Le profil de leurs rejets diffère de l'aluminium : SO2, oxydes d'azote (NOx), matières particulaires (PM) et composés organiques volatils (COV) dominent le portrait. Ces substances ont des effets directs sur la qualité de l'air et la santé respiratoire.
L'Alberta reste la province la plus émettrice en volume absolu : 14,6 millions de tonnes entre 2012 et 2024. Mais ce total est réparti sur des milliers d'installations déclarantes, contre 960 au Québec pour 10,9 millions de tonnes. La structure industrielle est fondamentalement différente : des milliers de puits, de stations de compression et de batteries de traitement en Alberta, contre quelques dizaines d'usines lourdes au Québec.
La fonderie Copper Cliff de Vale, à Sudbury (Ontario), cumule 948 020 tonnes entre 2012 et 2024. Mais la trajectoire est spectaculaire : 152 000 tonnes en 2013, puis 16 000 en 2024. Une réduction de 85 %, principalement sur le SO2, grâce au projet Clean AER (Atmospheric Emissions Reduction), un investissement d'un milliard de dollars étalé sur neuf ans, complété en 2021.
La clé du projet : capturer le SO2 à la source plutôt que de le disperser en hauteur. Vale a installé de nouveaux convertisseurs qui confinement les gaz soufrés à l'intérieur de l'usine, une usine de lavage des gaz humides qui élimine 85 % du SO2 capturé, et un époussiéreur à manches (baghouse) qui réduit les émissions de particules métalliques de 40 %. La célèbre Superstack de Sudbury, symbole d'une époque où l'on dispersait la pollution plutôt que de la traiter, a été démolie en 2020 : elle n'avait plus de raison d'exister. Le SO2 n'atteignait plus la cheminée.
Le graphique ci-dessous illustre la trajectoire 2012-2024 de Copper Cliff. La rupture est nette à partir de 2017, lorsque les nouveaux équipements sont entrés en service progressivement. Les alumineries sont restées stables. Syncrude et Suncor n'ont que légèrement diminué.
Cette transformation n'est pas survenue spontanément. Le ministère de l'Environnement de l'Ontario avait imposé des limites strictes sur les émissions de SO2, avec des échéanciers contraignants. Vale n'avait pas le choix : investir ou fermer. L'entreprise a choisi d'investir, et la région que le secteur minier avait dévastée pendant des décennies respire mieux.
Le contraste avec la Fonderie Horne de Glencore, à Rouyn-Noranda (Québec), est saisissant. L'installation totalise 219 436 tonnes de rejets cumulés entre 2012 et 2024. Un chiffre modéré comparé aux géants du classement. Mais c'est la nature des rejets qui retient l'attention : 36 tonnes d'arsenic rejetées dans l'air en 2021 selon l'INRP, le plus haut niveau enregistré depuis 2005 pour cette installation.
Glencore a contesté ce chiffre, invoquant une contamination de la sonde de mesure. Le dossier de l'INRP n'a pas été modifié. Pendant des années, l'entreprise a tenté de convaincre Québec d'autoriser une norme d'arsenic de 15 nanogrammes par mètre cube. Québec a fixé le seuil à 3 ng/m³. En février 2026, Glencore a suspendu ses investissements de 300 M$ dans l'installation et annoncé un plan de démobilisation. Sans entente, la fonderie s'achemine vers une fermeture en mars 2027.
Le parallèle est brutal. Vale a investi un milliard sous la pression réglementaire ontarienne et a réduit ses émissions de 85 %. Glencore a préféré dix ans de négociations politiques à l'investissement technologique, et perd son permis d'exploitation. La question n'est pas de savoir si la technologie existe pour réduire les rejets industriels. Elle existe. La question est qui tient la ligne réglementaire.
Les rejets totaux déclarés à l'INRP au Canada sont passés de 3,7 millions de tonnes en 2012 à 2,86 millions en 2024 (données officielles d'Environnement et Changement climatique Canada). Quelque 7 887 installations déclarent en 2024. La réduction de 19 % en 12 ans est réelle, mais à ce rythme, il faudrait encore plus de 30 ans pour atteindre une réduction de 50 %.
Le SO2 a connu la baisse la plus marquée, passant d'environ 1 050 à 760 milliers de tonnes (une réduction de 28 %). Le CO est resté relativement stable, avec une baisse de seulement 11 %. Les NOx, les PM et les COV ont diminué de 15 à 20 %. La structure des rejets canadiens est en train de changer : le SO2 recule, mais les polluants liés à la combustion (CO, NOx) persistent.
Méthodologie : toutes les données proviennent de la table emissions de PollutionData, filtrées sur entity_type='release' (INRP), années 2012 à 2024. Les lignes « All Media » ont été exclues. Les unités ont été normalisées en tonnes (kg ÷ 1 000, grammes ÷ 1 000 000). Les totaux par province et par installation sont des sommes sur l'ensemble de la période.
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